Après burnout : ce que cache l'envie de revenir comme avant
- Christine Andrieu
- 24 avr.
- 5 min de lecture

Quelques semaines ou quelques mois après l'arrêt, quelque chose ne cadre plus. Vous allez mieux, objectivement. Vous dormez davantage, vous sortez du lit sans effort, vous reprenez certaines activités.
Et pourtant, il y a ce décalage persistant entre ce que vous voyez de l'extérieur et ce que vous ressentez de l'intérieur.
Une sorte de flottement. L'impression d'être revenue quelque part sans vraiment reconnaître les lieux.
Autour de vous, on se réjouit, bien entendu! On vous dit que vous avez l'air mieux. On suppose que le plus dur est passé.
Et vous, vous hochez la tête, parce qu'expliquer ce que vous ressentez précisément demande une énergie que vous n'avez pas encore, et parce que vous ne savez pas très bien quoi nommer. Ou vous en avez marre d'en parler, tout simplement.
Ce que personne ne dit dans ces moments-là, c'est que ce flottement a un nom. Et que ce n'est ni de la rechute, ni de la faiblesse, ni un mauvais signe.
C'est une perte.
Après burnout : ce qu'on croit au départ
Quand un burnout survient, professionnel, parental, ou les deux mêlés, la première lecture qu'on en fait est presque toujours la même : il faut récupérer, se reposer, et ensuite reprendre.
L'arrêt est perçu comme une interruption. Une pause forcée dans un mouvement qui va reprendre là où il s'est arrêté.
Cette lecture est compréhensible. Elle rassure le cerveau qui a besoin d'un horizon prévisible. Elle rassure aussi l'entourage, qui préfère entendre "je récupère" plutôt que "quelque chose a fondamentalement changé".
Et elle donne un cadre à tenir pendant la phase la plus épuisante : se soigner, attendre que ça revienne.
Le problème, c'est que cette attente peut durer longtemps. Et qu'à mesure qu'elle se prolonge, elle génère une question de plus en plus inconfortable : pourquoi ça ne revient pas comme avant ?
Je connais cette question. Je l'ai portée moi-même, à une période de ma vie où j'avais l'impression de tenir debout tout en ne sachant plus très bien sur quoi je m'appuyais.
Et j'ai mis du temps à comprendre que l'attente elle-même était le problème, parce qu'il n'y avait rien à attendre.
La version d'avant ne reviendrait pas. Elle fonctionnait dans des conditions qui avaient atteint leurs limites.
Ce qui ne revient pas et ce que ça représente
Nommer ce qui a disparu est un exercice inconfortable, parce qu'il oblige à regarder des choses auxquelles on ne voulait pas forcément être attachée.
Ce qui a pu changer, selon les personnes et les situations, c'est parfois une identité professionnelle construite sur des années avec ce sentiment d'être compétente, efficace, solide dans son rôle.
C'est parfois une certaine façon d'être en relation : disponible, présente, capable de tout absorber.
C'est parfois une confiance dans son propre corps, qui a lâché sans prévenir et qu'on ne peut plus considérer comme acquise.
C'est parfois cette image de soi, quelqu'un qui "gère", qui tient, qui n'a pas besoin d'aide.
Ces pertes là ne font pas la une. Elles n'ont pas de case dans les formulaires de retour au travail. Mais elles sont réelles.
Dans mes accompagnements, j'entends souvent des personnes qui cherchent leurs mots, "je ne sais plus qui je suis dans mon travail" ou : "j'ai l'impression d'avoir laissé quelque chose là-bas et de ne pas savoir ce que c'est"
Ce ne sont pas des formules vagues. Ce sont des descriptions précises d'une perte réelle, celle d'une façon d'être, d'une image de soi, de quelque chose qui structurait le quotidien sans qu'on le sache vraiment, et dont l'absence se fait sentir sans qu'on puisse lui donner un nom.
"Je pensais que le plus dur était passé. J'allais mieux, vraiment. Et pourtant quelque chose n'allait pas, je ne savais pas quoi."
Pourquoi c'est difficile à nommer comme une perte
La difficulté vient en partie de ce qu'on associe habituellement à ce mot. Perdre quelqu'un, perdre quelque chose de concret, ça, on le comprend. On lui accorde du poids, du temps et de la place.
Mais perdre une façon d'être, une image de soi, une manière de fonctionner ? Il n'y a pas de rituel pour ça. Personne ne se rassemble pour dire : "Oui, quelque chose a changé, et c'est normal que ça fasse quelque chose."
Alors on minimise. On se compare à des situations jugées plus graves. On se dit qu'on exagère, qu'on devrait être contente d'aller mieux, qu'il ne faut pas se plaindre.
Et cette minimisation est particulièrement épuisante, parce qu'elle ajoute une couche de travail à quelque chose qui en demande déjà beaucoup. En plus de traverser ce qu'on traverse, il faut justifier qu'on le traverse.
Ça fait beaucoup.
Le corps, lui, ne minimise pas. Il a ses propres repères. Quand quelque chose d'important disparaît (même une version de soi-même), il réagit.
Fatigue qui persiste, résistance à reprendre certaines activités, impression de ne pas se reconnaître dans des contextes pourtant familiers.
Ces signaux ne sont pas des signes que quelque chose va mal.
Ce sont des signaux que quelque chose a changé et que le système cherche à s'ajuster.
Comprendre ça ne fait pas disparaître ce qu'on ressent. Mais ça peut éviter de rajouter de l'inquiétude sur ce qui est, en réalité, un fonctionnement ordinaire face à une perte réelle.
Ce que traverser cette perte permet
Je ne vais pas écrire qu'il existe un chemin balisé, avec des étapes dans l'ordre et un horizon prévisible à la clé. Ce serait inexact, et ce serait surtout inutile pour quelqu'un qui se trouve dans ce flottement là.
Chaque personne a son propre mouvement, il n'y a pas de règle, d'étapes à suivre. Surtout pas.
Ce que j'observe, c'est plutôt un mouvement progressif et non linéaire.
Accepter que quelque chose a changé, d'abord : non pas le décider intellectuellement, mais le laisser être vrai. Repérer ce qui est encore là, ce qui reste accessible, même modestement. Reconstruire depuis ce qui est réel, et non depuis ce qu'on espérait retrouver.
Ce dernier point est peut-être le plus concret. L'énergie dépensée à tenter de retrouver "ce qu'on était" est une énergie qui ne va pas vers ce qu'on est maintenant.
C'est un mécanisme très humain, je ne le dis pas comme un reproche. Mais quand on commence à le repérer, quelque chose peut se déplacer.
C'est dans ces moments-là que la création m'intéresse, dans les accompagnements. Poser des formes, des couleurs, des traces (sans attente de résultat, bien entendu) permet de rendre visible ce qui résiste à la formulation.
Ce qui a été perdu. Ce qui est encore là. Ce qui cherche à prendre de la place.
Je ne dis pas que ça résout quoi que ce soit d'un coup. Mais il peut se passer quelque chose de précieux dans ce geste : une reconnaissance, progressive et souvent silencieuse, de ce qui est vrai ici et maintenant.
Ce n'est peut-être pas la question du retour
Il y a une question qui revient souvent dans l'après burnout, parfois dite, parfois juste pensée : "quand est-ce que je vais redevenir comme avant ?"
Cette question est compréhensible. Mais elle peut aussi tenir à distance ce qui est plus utile à regarder. Parce que "comme avant" inclut les conditions qui ont conduit à l'épuisement : la façon de porter les choses, de dire oui sans compter, d'évaluer ses propres limites à la baisse, de s'effacer progressivement.
Revenir exactement à cet endroit là ne serait pas un retour. Ce serait recommencer.
La question qui ouvre davantage de possibles est peut-être différente. Non pas "comment je retrouve ce que j'étais", mais "comment j'avance avec ce qui est là maintenant".
Ce déplacement n'est pas évident. Il demande de lâcher quelque chose qu'on a construit, parfois pendant des années. Et c'est précisément pour ça qu'il ressemble à une perte, parce que c'en est une.
La traverser, à son rythme et sans se forcer à aller plus vite que ce qui est possible, c'est souvent ce qui permet de reconstruire quelque chose de plus juste. Quelque chose qui ressemble davantage à ce qu'on est vraiment, plutôt qu'à ce qu'on était capable de porter.



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