L’œil, la rétine et le cerveau : comment une image devient une émotion
- Christine Andrieu
- il y a 5 heures
- 6 min de lecture
Que se passe-t-il en nous quand une image nous touche ? Du trajet de la lumière entre l’œil, la rétine et le cerveau, jusqu’à la perception filtrée par la mémoire et l’état du moment, cet article explore comment une image devient une émotion, et pourquoi le geste créatif peut parfois ouvrir une nuance intérieure.
Plus je vieillis et plus je me dis qu’on est quand même bien foutu. Au sens où le corps humain est une architecture impressionnante : des réseaux, des connexions sensorielles, des réactions en chaîne. Et surtout, des liens constants entre ce qu’on capte, la manière dont on le reçoit… et ce qu’on en fait, parfois sans même s’en rendre compte.
Je suis partie d’un constat lu sur le net : le risque de tomber en dépression diminuerait chez les personnes qui vont au musée ou au cinéma une fois par mois ou plus (étude citée : University College London). Le chiffre est frappant.
Mais ce qui m’a surtout arrêtée, c’est la question derrière : qu’est-ce qui se passe en nous quand on regarde une image, réelle ou imaginaire ? Comment on passe d’un rayon de soleil, d’un ciel chargé, d’une prairie, d’un tableau… à une émotion nette, parfois très intime ?
Ce n’est pas “l’art” en soi qui m’a intéressée au départ. C’est le trajet de l’image. Le passage concret d’une information visuelle dans le corps. Et ce que le cerveau fabrique, en direct, à partir de ce qu’il reçoit.

De la lumière à l’électricité : le trajet de l’image
L’œil, on peut le voir comme une antenne. Il capte la lumière. Il recueille des radiations lumineuses et les dirige à l’intérieur de l’œil. Jusque-là, on se dit : d’accord, je vois.
Sauf que le cerveau, lui, ne “lit” pas la lumière. Il a besoin d’un autre langage: l’électricité. Et c’est là que la rétine entre en scène. Elle traduit très vite ces informations lumineuses en signaux électriques. Ensuite, tout part le long du nerf optique vers le cerveau, ce grand centre de traitement.
À ce stade, ce n’est pas encore “j’aime / j’aime pas”. C’est plus brut : des formes, des couleurs, des mouvements et des contrastes. Une matière première.
Puis viennent les réactions en chaîne : analyse, tri, association.
Et si l’image accroche, si quelque chose plaît, il peut y avoir une libération de dopamine, cette hormone du plaisir dont on entend beaucoup parler.
Je le dis comme ça, simplement, parce que c’est déjà énorme : une image n’est pas juste une “photo” qui entre dans la tête. C’est une information transformée, interprétée, et parfois… ressentie.
Le cerveau ne reçoit pas seulement : il édite
Et là, j’ai eu un moment de sidération. Parce que le cerveau ne se contente pas de recevoir l’image. Il l’édite en temps réel.
Si une image vous attire, votre cerveau peut augmenter la luminosité pour mieux la voir. Il utilise aussi la loi des contrastes pour accentuer certaines couleurs, faire ressortir des détails.
Pas pour faire joli. Plutôt comme une manière de soutenir l’engagement : “ça compte, on regarde mieux”.
C’est fou, non ?
Je trouve ça à la fois impressionnant et rassurant. Comme si, même quand on n’a pas d’énergie pour “aller chercher du mieux”, le système nerveux, lui, sait encore s’orienter vers ce qui fait du bien, vers ce qui donne un peu d’air.
Et ça m’a ramenée au constat de départ. Oui, aller au musée ou au cinéma peut être nourrissant. Mais ce n’est pas toujours simple. Ce n’est pas forcément accessible, ni évident quand on est fatiguée, surchargée, déjà à la limite de ce qu’on peut porter.
Alors une autre question s’est imposée.
Et si on ajoutait le geste : quand on ne fait pas que regarder
Imaginez que vous ne soyez plus seulement en train de recevoir des images, mais que vous en créiez. Pas au sens “faire une œuvre”, ni au sens “réussir”. Juste pratiquer la couleur. Ajouter le geste créatif à la vision. Associer le mouvement de la main à l’image.
À ce moment-là, on sort d’une posture où l’on subit ce qu’on voit. On entre dans une boucle différente : on dépose, on choisit, on ajuste. Et ce qu’on vient de créer repasse par le même circuit : l’œil, la rétine, le cerveau, puis les sensations et les émotions.
Je ne dis pas que “créer” règle tout. Je ne dis pas non plus que c’est facile quand on est épuisée. Mais je remarque qu’il peut y avoir quelque chose de précieux dans cette bascule : au lieu d’être uniquement traversée par des images, on devient aussi celle qui fabrique une image. On reprend la main.
Et parfois, ça change déjà la manière d’habiter le moment.
On ne voit pas qu’avec ses yeux : la mémoire s’invite dans le regard
Dans ce trajet de l’image, j’avais volontairement simplifié. Mais dès qu’on s’intéresse au regard, on tombe sur un point essentiel : la vision n’est pas qu’une mécanique. Elle ne se limite pas à la fonction de “voir”.
On dit parfois “voir avec son cœur”. On dit parfois “je te vois” pour parler d’autre chose que d’un simple regard posé. Et ce n’est pas qu’une formule. Parce qu’on ne voit pas seulement avec ses yeux. On voit aussi avec sa mémoire.
Ce que nous voyons, le cerveau le traite à partir de ce qu’il connaît déjà : notre histoire, notre culture, nos expériences, nos apprentissages, nos peurs, nos repères. Il transforme la vision en perception.
Et c’est pour ça que nous ne voyons pas tous la même chose, même face à une image identique. Et souvent, nous ne la ressentons pas de la même manière non plus.
Une réalité personnelle ressemble à un mélange.
Il y a le signal lumineux brut venu de l’extérieur.
Il y a le contexte apporté par la mémoire et la culture, comme une couche invisible qui donne du sens.
Et il y a l’état intérieur du moment : fatigue, stress, surcharge, sécurité, joie, légèreté, etc… tout ce qui colore la façon dont on perçoit.
Dit autrement, le cerveau ne “photographie” pas le réel. Il compose une version du réel qui lui paraît cohérente, ici et maintenant.
Quand une scène ordinaire devient un événement intérieur
Je prends un exemple très concret d'un article écrit il y a quelque temps sur la femme multi-casquettes (entrepreneuse, art-thérapeute, maman), la fatigue… et un frigo.
Un frigo vide, c’est un frigo vide. On pourrait s’arrêter là.
Sauf qu’à certains moments, cette image-là peut déclencher une sensation de gouffre intérieur. Pas parce que le frigo est objectivement dramatique. Mais parce que, dans l’état où l’on est, le cerveau lui donne un sens immédiat : “je n’ai plus de ressources”, “je ne tiens pas”, “je suis seule à porter”, “je n’y arriverai pas”.
Ce n’est pas de la faiblesse ni “exagérer”. C’est un fonctionnement.
Quand on est en surcharge émotionnelle ou en épuisement, le cerveau scanne le monde pour confirmer l’urgence, pour anticiper et se protéger.
Les images deviennent des déclencheurs puissants, parfois disproportionnés par rapport à ce qu’elles représentent objectivement.
Comprendre ça peut apporter un repère. Non pas pour se corriger, ni pour se forcer à “positiver”, mais pour remettre un peu de contexte : si une image me fait ça, c’est aussi parce que je suis dans tel état.
C’est une interaction entre l’extérieur et l’intérieur.
Ce que la création peut ouvrir
C’est ici que je reviens à la création. Parce qu’une image, qu’elle soit vue ou créée, parle directement au cerveau.
Et quand l’image est créée, il se passe un petit déplacement intéressant : on peut modifier la forme, la couleur, l’intensité, l’espace.
On peut déplacer un élément, ajouter de la lumière, mettre une limite, laisser un vide, saturer, puis alléger.
Ce sont des expériences qui donnent accès à nos propres solutions.
Et parfois, faire l’expérience d’une modification possible sur le papier peut ouvrir une nuance intérieure : “il y a peut-être plusieurs manières de voir”, “je peux bouger quelque chose”, “je peux ajuster” ou tout simplement "je comprends".
Même si ça ne résout pas forcément d’un coup, on amorce une étape de changement. Dans des périodes où tout semble figé, où l’esprit tourne en boucle, ces micro-déplacements comptent.
Conclusion : une image n’est jamais seulement une image
Ce que j’aime dans cette histoire d’œil, de rétine et de cerveau, c’est qu’elle remet du concret sur des vécus souvent flous.
Une image nous touche parce qu’elle traverse un système vivant, chargé de mémoire, d’émotions, et d’un état du moment.
Le cerveau traduit, interprète, amplifie, protège, cherche du sens.
Alors, la prochaine fois qu’une image vous serre la gorge ou vous apaise sans explication, vous pourrez peut-être vous dire : ce n’est pas “juste une image”. C’est un événement intérieur.
Et dans certains moments de fatigue ou de surcharge, le simple fait de le comprendre peut déjà redonner un peu d’espace.




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